Transport combiné : un retour en grâce en France

Le transport combiné est une solution classique existant de longue date, reposant sur le transbordement de caisses mobiles du bateau ou du camion vers le train. Comparativement à l’autoroute ferroviaire, il a l’avantage d’être plus économique et d’optimiser la charge des trains en ne transportant que la marchandise, sans le poids mort que constitue le tracteur routier.

Des débuts à la décrue

Le combiné a commencé au début du 20ème siècle, avec le transport de ce que l’on appelait alors les « cadres », en trafic intérieur. Ce n’est qu’à partir des années 1960 qu’il va prendre son aspect actuel, avec l’arrivée des conteneurs maritimes ISO, et l’apparition des caisses routières préhensibles.

En France, la Compagnie Nouvelle des Cadres (CNC), créée en 1948, va être chargée de la gestion technique des cadres, et de leur groupement sur des wagons. Un dense réseau va se constituer sous son égide, avec la création de terminaux spécialisés pour séparer l’activité intermodale des cours marchandises classiques. Les relations vont progressivement être mises en qualité avec constitution de trains dédiés évitant les triages et accroissement de la vitesse commerciale vers 120 km/h (et au-delà).

Ainsi, les chargeurs ont longtemps eu le choix entre 2 modes d’acheminement :

  • l’offre trains en saut de nuit reliant directement les chantiers de transbordement entre eux. Ils circulent à des vitesses de 120 km/h et montent jusqu’à 140/160 km/h pour les relations les plus « chouchoutées », c’est-à-dire en 12 heures maximum pour traverser la France. Le départ du chantier A se fait en soirée (20h environ), et la remise des caisses se réalise au chantier B en début de matinée avant 8 heures ;
  • l’offre trains du lotissement pour les relations à faible trafic. Les trains circulent à des vitesses de 90 ou 100 km/h maximum, puis à 120 km/h à partir des années 1990 grâce à l’organisation Combi24.

Malheureusement, en France, le combiné va connaitre une période noire de 1995 à 2010, avec la contraction du marché au cours des réformes successives du fret à la SNCF. Les raisons sont multiples :

  • la volonté de supprimer les opérations de tri au profit du seul mode point à point. Exit donc le trafic du PNIF, mais aussi l’offre Qualitynet centrée sur le point nodal de Metz-Sablon, qui drainait un important trafic sur l’axe Bénélux – Suisse – Italie ;
  • la diminution de l’avantage concurrentiel que procurait la vitesse au mode ferroviaire. Le réseau routier a continué à bénéficier d’investissements (autoroutes, 2×2 voies) et a vu ses coûts tirés par bas par l’ouverture européenne. Les installations ferroviaires sont restées quant à elles au mieux « en l’état » (manque d’investissement dans les terminaux, installations vieillottes nécessitant parfois des manœuvres avant réception/expédition) ;
  • une préférence à peine dissimulée des logisticiens envers les ports belges et le couloir Rhin – Suisse – Italie. Un exemple criant en est l’éviction du trafic intermodal Calais / Quévy – Modane – Italie, capté par l’ouverture de l’itinéraire Athus-Meuse en 2002 ;
  • tout cela saupoudré d’une régularité pas à la hauteur et d’un réseau français peu réputé pour sa continuité de service : mouvements sociaux et problématiques de disponibilité de l’infrastructure pour cause de travaux.
Soyons – 27 août 1998 – Derrière la CC7125, en première position de ce convoi diffus de caisses mobiles descendant la rive droite du Rhône, un wagon aux couleurs de la CNC. (Cliché Ch. Wenger)

Depuis 2010 : la longue convalescence du transport combiné

Le point bas du transport combiné en France remonte à 2010 avec seulement 7,2 milliards de tonnes-kilomètres, soit un effondrement de 50 % par rapport à 2000. Avec un tel étiage, le nombre de trains et de sites intermodaux avait été fortement diminué, posant la question de la pérennité de l’activité. Depuis, le rétablissement est net, mais il est saccadé, entre les problèmes internes et les mouvements sociaux d’une part et les effets successifs de la pandémie et des crises internationales. En 2024, le trafic a globalement renoué avec le niveau de 2000… époque à laquelle était annoncé un doublement du fret ferroviaire en France.

La situation française contraste fortement avec la dynamique qu’on peut constater ne serait-ce que de l’autre côté du Rhin. La relance est lente mais le potentiel est assez considérable. Les initiatives privées n’ont pas toujours été heureuses, à l’image de l’épisode Combiwest, visant l’utilisation de 4 sites du grand Ouest (Rennes, Morlaix, Le Mans et Château-Gontier) vers la région lyonnaise et la Méditerranée (Mâcon, Vénissieux, Fos-sur-mer), avant de déposer le bilan en 2016.

Le développement des plateformes multimodales pour le transport combiné relève souvent d’initiatives locales, pour compenser un maillage historique diminué par la spirale de contraction du fret. En 2015, un terminal a été réalisé à Niort, proposant 2 liaisons par semaine vers Marseille (dont une prolongée à Parme en Italie) et autant vers Perpignan, mais l’activité a été suspendue en fin d’année 2018, conséquence des grèves du printemps et de l’été précédents.

Mais plus que les initiatives privée et locales, l’Etat amorce un réengagement, en investissant dans les terminaux (à l’image de la nouvelle plateforme d’Orléans), abordé dans le troisième chapitre de ce grand dossier fret.

Si le combiné se positionne résolument sur des axes nord-sud, depuis Valenton et Dourges notamment, en direction de Bayonne, Bordeaux, Toulouse et l’ensemble Miramas – Fos – Marseille, le marché des liaisons transversales Atlantique – Méditerranée reste encore à conquérir et s’avère potentiellement prometteur :

  • le logisticien breton Lahaye s’est illustré au départ de Rennes avec de nouvelles relations vers Blainville et Dourges ;
  • sur la transversale Sud, Combronde vient récemment de lancer une relation entre Bordeaux (Izon) et le nouveau terminal d’Arles.

Les marges d’amélioration sont encore importantes. On peut notamment citer :

  • les transits franco-espagnols. Le bouchon du bipôle Hendaye-Irún ne cesse d’attendre de pouvoir sauter avec la mise à double-écartement de la voie vers San Sebastián, et la ligne nouvelle du Y Basque. Sur le versant méditerranéen, ce n’est que très récemment que la ligne nouvelle Perpignan – Barcelone s’est vue valorisée, grâce à un salutaire abaissement des péages pour le Fret ;.
  • le port du Havre, principal port de conteneur français. La part du rail y est bien inférieure aux autres ports belges (Anvers, Zeebrugge), néerlandais (Rotterdam) ou encore allemands (Hambourg). Les chargeurs mettent en avant des difficultés d’accès ferroviaire. La modernisation de la section Serqueux – Gisors doit contribuer à les réduire en procurant un itinéraire alternatif vers la Grande Ceinture francilienne plus court que le détour via Amiens.

Le potentiel de développement du combiné est manifeste, en témoigne la dynamique de création de nouveaux flux. Pour n’en citer que certains :

  • création en 2023 par Geodis d’une nouvelle plateforme à Puyoô, reliant le Béarn à Fos-sur-Mer par 2 allers-retours hebdomadaires ;
  • toujours en 2023, l’inauguration par Combronde d’une nouvelle plateforme sur le site de la Combaude (ancienne usine Michelin de Clermont). Elle accueille pour le moment un flux à destination de Fos-sur-Mer ;
  • la réactivation du terminal de St-Pierre-des-Corps par Naviland Cargo, avec un flux vers Le Havre ;
  • le lancement en 2025 d’une rotation hebdomadaire pour le compte Norske Skog, entre Valenton et Golbey ;
  • suite à l’inauguration du nouveau terminal d’Arles, le développement d’un nouveau flux FroidCombi tracé en ME120 depuis Lille, à raison de 5 rotations par semaine :
  • toujours en 2025, le démarrage d’un nouveau flux Valenton – Port de Metz (Champigneulles), là aussi avec 5 allers-retours hebdomadaires ;
  • DB Cargo a démarré un nouveau flux via le Tunnel sous la Manche, avec 2 allers-retours hebdomadaires Valenton – Daventry ;
  • le retour d’un trafic conteneur au port de Saint-Nazaire, après 15 ans d’absence. Naviland Cargo y démarre un trafic vers Le Havre à raison de 2 rotations hebdomadaires, qui seront portées à 5 prochainement ;
  • le développement par Cinérite d’un nouveau flux entre Voutré et Bonneuil (5 allers-retours par semaine). L’entreprise mayennaise utilise le combiné pour massifier le transport de ses produits de carrière. Elle comptait déjà une rotation quotidienne respectivement vers Trappes et Le Mans.
Source DGITM
Fain-lès-Montbard – 21 juillet 2017 – Le transport combiné sur la section nord de l’axe PLM est principalement lié aux activités franciliennes. Cette longue rame approche de Montbard en direction de Dijon. (Cliché Quai numéro 2)
Fleurville – 16 août 2011 – Filant en direction de Lyon, ce convoi emprunte lui aussi l’axe PLM dans la plaine de Saône, agrégeant plusieurs courants sur cet itinéraire bénéficiant d’un itinéraire alternatif par la Bresse. (Cliché Quai numéro 2)
Bordeaux Saint-Jean – 10 novembre 2021 – La traversée du nœud bordelais est une contrainte pour les trains de fret du corridor Atlantique. De nombreux trains doivent faire un détour par Hourcade pour composer avec les contraintes horaires et de la caténaire Midi. (Cliché Quai numéro 2)
Saint-Germain-au-Mont-d’Or – 4 juillet 2024 – La traversée du nœud lyonnais peut s’effectuer via Perrache ou la Part-Dieu. Cette E186 DB Cargo s’en échappe en direction de Dijon. (Cliché Quai numéro 2)
Donzère – 17 juillet 2024 – La majorité du trafic fret dans la vallée du Rhône passe par la rive gauche, profitant de la capacité libérée en 2001 à l’ouverture de la LGV Méditerranée. Les BB22200 sont encore présentes sur ces trafics à charge modérée. (Cliché Quai numéro 2)
Les flux de transport combiné en 2019. L’écart entre l’est et l’ouest de la France est flagrant malgré l’atout géographique théoriquement considérable de la plus grande ouverture maritime. (Source DGITM)

Bilan du match Combiné – Autoroute ferroviaire

Viviers – 3 août 2010 – L’autoroute ferroviaire Bettembourg – Le Boulou descend ici la vallée du Rhône par la rive droite avec la BB37031, alors que ces trains sont habituellement plutôt tracés par la rive gauche. (Cliché Quai numéro 2)
Saint-Germain-au-Mont-d’Or – 4 juillet 2024 – Encore une Prima Alstom, placée chez Akiem et louée à Lineas, avec ce convoi du combiné s’apprêtant à traverser l’agglomération lyonnaise. (Cliché Quai numéro 2)

Le potentiel de développement du transport combiné est de plus en plus perceptible, l’appétit des opérateurs est manifeste, à l’image des nouveaux flux développés depuis 2020. L’autoroute ferroviaire est plutôt considérée comme une solution de plus, la tendance dominante de la logistique tendant tout de même à privilégier la solution combinée plus économique.

Le défi de la compétitivité des modes de transport repose sur la maîtrise de la performance de porte à porte, d’un client à un autre. Le combiné classique mise certes sur la vitesse du train, généralement de 100 ou 120 km/h, mais perd du temps dans les transbordements face à la route. Les sillons fret étant déjà souvent de qualité moyenne sur les réseaux européens, notamment en France par la multiplication des travaux et une structuration insuffisante de l’offre voyageurs, la performance du transport de marchandises, qu’importe la technique, repose donc essentiellement sur un équilibre entre la rapidité et la fiabilité de la circulation ferroviaire en ligne et l’efficacité des installations de transbordement. C’est la raison pour laquelle le domaine de pertinence du combiné dépend de la distance parcourue, à partir de 500 km.

Sur le plan économique, si le transport combiné semble en position favorable, l’incitation au report modal est nécessaire, pour amorcer la dynamique de trafic, et les clients le rappellent régulièrement : l’aide au coup de pince demeure à ce jour indispensable. Il en va de même pour les autoroutes ferroviaires.

Sur le plan technique, d’autres questions se posent encore. La première concerne le gabarit ferroviaire.. La caisse de 4 m de haut devient de plus en plus la norme mais elle implique une adaptation du gabarit du réseau ferroviaire pour utilisation des wagons classiques du transport combiné. L’Etat et SNCF Réseau planchent sur la question afin de dégager une solution élargissant le potentiel d’activité… ou évitant qu’il ne se contracte du fait de l’inadéquation entre les infrastructures et les modules de transport.

La seconde porte sur la capacité et la performance du réseau :

  • le retard accumulé en matière de renouvellement et de modernisation obère fortement sa capacité pour développer de nouveaux trafics ;
  • le nombre de sillons pouvant être proposé est aujourd’hui tributaire des principes d’exploitation existants avec block automatique lumineux, signalisation et un contrôle de vitesse assez restrictif : une évolution des grands axes sous ETCS niveau 2, sans signalisation latérale et avec des cantons plus courts pourrait ouvrir de nombreuses possibilités tant en mode nominal (réduction de l’espacement entre les trains) qu’en mode dégradé (ETCS facilitant la banalisation des voies) ou pour un équilibre différent entre travaux et circulation, à condition de mettre fin au principe d’interception simultanée des 2 voies pour travaux.
Bréauté – Beuzeville – 25 mars 2026 – La BB27074 traverse plein pot la gare en direction du port du Havre : le gisement du transport combiné trimodal (bateau – train – camion) reste encore largement sous-exploité. (Cliché Quai numéro 2)
FroidCombi : un marché particulier pour le transport combiné, avec une exigence de fiabilité et de rapidité, avec des trains de la rare catégorie ME140. (Cliché Captrain France)

Un grand merci aux travaux de Docrail qui ont permis de nourrir ce regard rétrospectif.


12 avril 2026