Le retour du tramway en Ile-de-France

Il n’aura fallu que 12 ans pour démanteler le plus grand réseau de tramways du monde, long d’environ 1100 km) après avoir modernisé ses infrastructures et le matériel roulant. Les premières suppressions survenaient en 1925, avec une accélération à partir de 1930, avant même la fin des livraisons des attelages Asl. L’éradication totale du réseau était décidée en 1932, alors que la STCRP étudiait toujours des matériels plus perfectionnés. Paris fut la première capitale du monde à supprimer la totalité de ses tramways.

Les premiers travaux de l’actuelle ligne T1 ont été lancés en 1989. En 36 ans (1989 – 2025), ont été construits 186 km, soit une moyenne de 5,3 km par an. C’est le score le plus élevé en France, mais il est finalement assez faible par rapport aux moyens dont dispose la Région… et aux besoins. En comparaison, Lyon a réalisé en moyenne 3,9 km depuis le premier coup de pioche en 1999.

Les tramways franciliens se singularisent par leur hétérogénéité technique et l’absence de continuité géographique globale : il s’agit par principe de lignes isolées les unes des autres et connectées par exception. Ainsi, en 2025, il n’existe que 2 connexions : entre les arcs nord et sud de T3 à la porte de Vincennes, et entre T1 et T8 à la gare de Saint-Denis. C’est une situation unique.

Aux origines du retour : une longue mobilisation des élus locaux

Si Paris ne faisait pas partie du concours initié par Marcel Cavaillé en 1975, le Schéma Directeur d’Aménagement Urbain de la Région Parisienne adopté en 1976 proposait l’étude de plusieurs lignes en site propre, sans évoquer nommément le tramway, dans un contexte devenant plus favorable aux transports en commun : création de la Carte Orange, du RER, relance de prolongements du métro, aménagement de couloirs d’autobus…

Une première étude s’intéressait à une rocade en site propre sur la RN186, dont le trafic était appelé à diminuer du fait de la construction d’une autoroute parallèle. Il fallut d’abord vaincre les réticences de la RATP, préférant alors l’autobus.

L’inflexion résultait d’abord de l’engagement des élus de Seine-Saint-Denis, les maires des communes le long du parcours et de nombreux conseillers généraux, conscients des limites de l’autobus. Les nominations de Claude Quin à la présidence de la RATP à l’été 1981, membre du Parti Communiste Français, et de Philippe Essig à la direction générale, procuraient des soutiens de poids aux élus de Seine-Saint-Denis, par affinités politiques. Cependant, la RATP devait composer avec les services de l’Etat assez fermés à l’idée du tramway, et avec ses propres structures, avec l’influence des routiers pour qui, hors du métro, point de salut.

L’officialisation des études intervenait de façon insolite, le 1er avril 1982, à TF1 13 heures : Philippe Essig était interrogé par Michel Chevalet sur le boulevard de Grenelle, devant la motrice n°579 de la CGPT posée sur les voies encore apparentes !

Les contestations étaient cependant virulentes, mais la RATP s’engageait pour le tramway, d’où les bananes publicitaires pro-tram sur les SC10 dans tout le secteur concerné. Le projet fut cependant remis en cause par l’alternance politique de 1986, mais relancé par celle de 1988. Le chantier débutait enfin en 1989.

La présentation de la première rame le 23 février 1992 fit sensation, comme à Nantes. Le tramway était devenu un objet concret. Le 6 juillet 1992, la ligne T1 ouvrait entre Bobigny Pablo Picasso et La Courneuve (8 mai 1945), puis prolongée à la gare de Saint-Denis le 21 décembre suivant. Le service était assuré par 16 rames TFS fournies par Alsthom.

Le succès était immédiat. Le projet de rocade sur la RN186 continuait au sud cette fois, mais avec un bus en site propre (Trans-Val-de-Marne) entre Rungis et la gare de Saint-Maur – Créteil, mis en service en remplacement de la ligne 392 le 1er octobre 1993. La culture routière de la RATP restait bien ancrée, tout comme les réticences voire les franches hostilités de certains élus locaux, aboutissant à un aménagement en site propre jusqu’à Créteil, mais à des modalités minimalistes, renvoyant l’autobus dans la circulation générale à l’arrivée à Saint-Maur-des-Fossés.

Quant aux voyageurs, ceux de Seine-Saint-Denis profitaient d’un matériel roulant plus capacitaire et plus fonctionnel que ceux du Val de Marne se contentant de PR180.2, même s’il faut reconnaître que le TVM se distinguait d’emblée par sa rapidité, grâce à un parcours dans un environnement un peu moins dense et des arrêts parfois plus espacés que sur T1.

Paris – Porte de Clichy – 20 mars 1984 – La campagne de mobilisation pour le tramway s’affichait sur les autobus de la ligne 173. (Cliché : Th. Assa)
Bobigny – Rue de Stalingrad – 4 juin 1988 – Passage du SC10U-O au SC10R, mais le 173 circule toujours sur des pavés. Le projet avait alors failli être torpillé. Le site est aujourd’hui méconnaissable. (Cliché : Th. Assa)
La Courneuve – Avenue Lénine – 9 décembre 1990 – Enfin les travaux ! Le tramway devient concret dans une banlieue dont l’aménagement et l’ambiance ont radicalement changé. (Cliché : Th. Assa)
La Courneuve – Place du 8 mai 1945 – Juillet 1992 – Les débuts de T1 et la renaissance du tramway en région parisienne avec les TFS en livrée à dominante grise, qui fut éphémère. (Cliché : J.-H. Manara)
Thiais – Rue de Thiais – 1993 – Au sud, point de tramway mais un TVM exploité avec des PR180.2 bénéficiant d’un site propre sauf à l’arrivée à Saint-Maur, hostile à ces aménagements. (Cliché : J.-H. Manara)

Premiers développements épars

Baptisé Grand Tram, le développement du tramway allait ensuite remplacer un piètre service ferroviaire entre Puteaux et Issy Plaine, assuré depuis 1985 par d’antédiluviennes Z5100 modifiées pour fonctionner sous 3ème rail en 750 V. Différents scénarios ferroviaires avaient été envisagés, notamment l’intégration au RER C – une branche de plus ! – ou le maintien d’une ligne autonome avec un étonnant dérivé du MI84 toujours avec le 3ème rail ! La conversion à un mode urbain avait d’abord exploré l’option d’un VAL, continuant sur la Petite Ceinture, avant d’en arriver au tramway à partir de 1991. L’exploitation ferroviaire cessait en 1993 pour la transformation. Le tramway était mis en service le 2 juillet 1997 avec une année de retard liée à l’obstruction de la Ville de Puteaux bloquant les travaux de réaménagement de l’emprise et de la gare de La Défense. T2 était équipé de 16 rames TFS, circulant à une vitesse maximale de 70 km/h sur ce parcours ferroviaire. Aux anciennes gares s’ajoutaient 4 nouvelles stations pour desservir au plus près la population et notamment les nouveaux quartiers d’Issy-les-Moulineaux.

Pont de Sèvres – 1997 – La renaissance de la ligne Puteaux – Issy Plaine a été un succès dès les premières heures d’exploitation, malgré une ouverture en plein été. L’effet tramway par la preuve. (Cliché : J.-H. Manara)
Puteaux – 1997 – Les aménagements de T2 ont été achevés après l’ouverture suite à l’obstruction de la municipalité. L’accès direct à La Défense a évidemment décuplé l’intérêt de la ligne. (Cliché : J.-H. Manara)

Nouveau succès. Cependant, en dépit de l’inscription de plusieurs projets de lignes en site propre, le renouveau du tramway restait modeste. La ligne T1 était d’abord prolongée de Bobigny à la gare de Noisy-le-Sec le 15 décembre 2003. T1 bénéficiait de l’apport des rames de T2, remplacées dès 2001 par des Citadis 302 pour faire face à l’augmentation de la fréquentation, avant d’être exploitées en couplage à compter de septembre 2005, non sans quelque retard une nouvelle fois provoqué par la Ville de Puteaux.

Sèvres – 2003 – Devant le succès de la ligne, il fallut rapidement augmenter la capacité de T2. Dans un premier temps, les Citadis ont roulé en solo le temps d’allonger les quais. (Cliché : J.-H. Manara)
Pont de Bondy – 8 septembre 2007 – Premier prolongement pour T1, mais, malgré l’apport des rames de T2, l’exploitation devenait tendue par la croissance du trafic. (Cliché Quai numéro 2)
Puteaux – 24 février 2008 – Avec la livraison de la deuxième tranche de Citadis, l’exploitation de T2 en rames doubles n’était pas encore systématique, notamment le week-end. (Cliché Quai numéro 2)
Sèvres – 16 juin 2007 – Les rames doubles sont apparues en septembre 2005. Ce couplage s’engage sur le nouveau tracé aménagé pour le projet de base de loisirs de l’Ile Monsieur. (Cliché Quai numéro 2)

Autre réutilisation d’une voie ferrée à l’exploitation limitée, la SNCF faisait de la liaison Aulnay-sous-Bois – Bondy la vitrine du tram-train à la française, face au succès considérable du T2 exploité par la RATP. La ligne T4 était mise en service le 20 novembre 2006, avec 15 rames Siemens Avanto S70, précédant de 3 semaines le retour du tramway dans Paris.

Aulnay-sous-Bois – 8 septembre 2007 – L’Avanto incarne la volonté de la SNCF de se lancer dans le transport urbain. (Cliché Quai numéro 2)
Bondy – 13 mars 2014 – Les aménagements aux stations apparaissent bien minimalistes par rapport aux choix de la RATP sur T2. (Cliché Quai numéro 2)

Le tramway de retour à Paris

Ce fut un parcours parsemé d’obstacles, entre promoteurs et opposants à l’amélioration des transports en commun, partisans du tramway ou du maintien des autobus, partisan du tramway sur la Petite Ceinture ou sur les boulevards militaires.

En 1998, l’exploitation de la ligne de bus PC avait été améliorée avec la création de nombreux couloirs séparés, l’introduction d’autobus articulés et une scission en 3 arcs (Porte Maillot – Porte des Lilas, Porte de la Villette – Porte d’Italie et Porte de Champerret – Porte de Charenton) partiellement superposés pour fiabiliser le service. Cependant, la croissance du trafic rendait l’autobus structurellement inadapté.

Paris – Porte de Montempoivre – 30 mars 1989 – Il fallait, dans les meilleures conditions de circulation, plus de 3 heures pour qu’un SC10R assure un service circulaire complet d’environ 33 km. (Cliché : Th. Assa)
Paris – Porte d’Italie – 10 août 2003 – Le remplacement des SC10R par des Agora L a apporté un bol d’air aux voyageurs du PC, mais qui a finalement révélé les limites du bus et légitimé le tramway. (Cliché : Th. Assa)

Le 16 décembre 2006, soit 2 ans et demi après la déclaration d’utilité publique, la première section de la ligne T3 était mise en service entre le pont du Garigliano et la porte d’Ivry avec 21 Citadis 403. C’était un événement de portée nationale : le tramway revenait dans la capitale (du moins sur sa frange sud) et il était alors permis de caresser l’espoir de le voir ensuite se réinstaller dans le centre pour remplacer certaines lignes d’autobus surchargées.

Paris – Boulevard Victor – 13 février 2008 – Le terminus de T3 se situe au pied du siège de France Télévisions, dans un quartier largement transformé. Il est en correspondance avec le RER C. (Cliché Quai numéro 2)
Paris – Boulevard Brune – 5 mai 2008 – Le parcours entre les portes de Vanves et d’Orléans est une des sections autorisant une vitesse de 60 km/h, le maximum autorisé sur T3. (Cliché Quai numéro 2)
Paris – Boulevard Kellermann – 29 décembre 2006 – Généralement implanté dans l’axe de la chaussée, T3 passe en latéral à deux reprises entre le stade Charléty et la porte d’Ivry. (Cliché Quai numéro 2)
Paris – Porte d’Italie – 15 janvier 2012 – Avec la construction du T3, les trémies routières ont été systématiquement comblées, comme ici place d’Italie, pour réduire la circulation au profit du tram et des piétons. (Cliché Quai numéro 2)

Une deuxième ligne rejoignait Paris, avec un nouveau débat entre la Petite Ceinture et la voirie : c’est par la seconde option que T2 arrivait à la porte de Versailles le 21 novembre 2009, mais sans raccordement aux voies du T3, pour partie du fait de la différence de gabarit (2,40 m sur T2, 2,65 m sur T3) et de longueur des rames (65 m sur T2, 43 m sur T3), mais surtout par la difficulté à gérer un tronc commun à une fréquence de 1 min 40 à 2 min, avec un tel niveau de circulation routière.

Paris – Rue Henry Farman – 21 novembre 2009 – Après un passage sous le RER C puis sur le carrefour Galliéni / Bara, les voies de T2 se placent au sud du boulevard périphérique. (Cliché Quai numéro 2)
Paris – Avenue Ernest Renan – 21 novembre 2009 – Le terminus du T2 a été implanté au plus près du métro et du T3, composant avec les contraintes de la voûte du métro proche du sol. (Cliché Quai numéro 2)

C’est un handicap pour l’entretien des voies, qui se révèle assez minimaliste : les rails du T3 ont été rapidement frappés d’une forte usure ondulatoire, faute d’un meulage régulier pour effacer les défauts d’inscription en courbe du bogie Arpège des Citadis, en particulier dans les courbes et les zones d’accélération.

Paris – Porte de Vanves – 3 juillet 2011 – Sur ce premier cliché, on voit bien le crénelage de la table de roulement. (Cliché Quai numéro 2)
Au même endroit, on voit aussi que le rail est aussi usé sur le flanc de la table de roulement, d’où les vibrations et le bruit au passage des rames. (Cliché Quai numéro 2)


30 août 2025