SNCF Connect et la concurrence ferroviaire

Le 16 avril dernier, la commission Aménagement du territoire et développement durable du Sénat a ajouté une disposition au projet de loi-cadre sur le financement des infrastructures de transport en France, actuellement en discussion, visant à imposer à SNCF Connect de proposer à la vente les services ferroviaires des autres compagnies opérant sur le réseau national face à SNCF Voyageurs, essentiellement Trenitalia et la RENFE.

Cette insertion a quelque peu animé les débats habituellement sérieux mais ouatés du Sénat. Elle pose cependant des questions assez essentielles, et révèle un manque de compréhension des conséquences de la libéralisation ferroviaire.

Certes, SNCF Connect est en position très largement dominante pour l’achat de billets de train compte tenu des 4 lettres par lesquelles commence le nom de cette plateforme. Cependant, un exemple par analogie avec le transport aérien permet de mieux comprendre le paradoxe : on ne va pas chercher sur le site d’Air France un billet d’avion pour Ryanair et réciproquement.

Au-delà, certains s’inquiètent – non sans quelques raisons – de la conséquence de cette disposition, si SNCF Connect affichait les prix des concurrents des offres de SNCF Voyageurs, alors qu’on parle aussi de la soutenabilité économique d’une partie des services librement organisés à grande vitesse. Or, parallèlement, les concurrents de SNCF Voyageurs sont non seulement peu nombreux (Trenitalia surtout sur une partie de l’axe sud-est, et la RENFE pour 3 allers-retours par jour en lien avec l’Espagne) mais ils n’arrivent pas – encore ? – à équilibrer leurs comptes. L’économiste des transports Yves Crozet considérait même récemment dans un débat organisé par Ville, Rail et Transports qu’ils pourraient structurellement avoir du mal à tenir dans la durée.

Dans le cadre libéralisé voulu par le législateur, il faut donc s’interroger sur le positionnement de SNCF Connect : c’est aujourd’hui la plateforme de vente des services du groupe SNCF. Doit-elle devenir multi-opérateurs, comme l’est par exemple Trainline ? Mais dans ce cas, peut-on faire partie d’un groupe et proposer les prestations des concurrents d’une société du groupe ? En Italie, Italo ne propose pas les services de Trenitalia et réciproquement. En Espagne, même chose entre la RENFE, Ouigo et Iryo. Et, par réciprocité, ne faudrait-il pas aussi demander à ces opérateurs de proposer les offres Ouigo et InOui de SNCF Voyageurs ?

D’autres questions ne devraient pas manquer d’émerger : qu’en serait-il des correspondances entre ces SLO et des activités conventionnés, qui pourraient concerner plusieurs opérateurs ? Exemple avec un Paris – Menton empruntant successivement des trains de Trenitalia, Transdev et SNCF Voyageurs.

Il existe quelques contre-exemples au moins partiels : si en Suisse, le site des CFF propose à la vente l’ensemble des trains, en Allemagne, celui de la DB mentionne bien les trains d’autres opérateurs (Flixtrain pour les liaisons Grandes Lignes)… sans permettre l’achat.

La disposition sénatoriale ne fait donc qu’amorcer un débat dont les initiateurs n’ont peut-être pas mesuré toute la portée : c’est en quelque sorte vouloir un cadre libéral, mais tout en conservant des principes à fondements monopolistiques. Qu’en sera-t-il après le passage à l’Assemblée Nationale ?

L’apprentissage de la libéralisation ferroviaire en France n’est donc pas encore totalement abouti…

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9 Commentaires sur “SNCF Connect et la concurrence ferroviaire

Vaste question, qui serait vite résolue sans ouverture à la concurrence
Il serait intéressant de l’étendre aussi aux achats de billets en gare

« Sans ouverture à la concurrence » : c’est assez illusoire. Le cadre libéralisé a été choisi. Il faut en accepter les conséquences… et essayer de les atténuer.

Situation un peu similaire pour les trains régionaux. Lors d’une recherche sur les sites ter.sncf.com, les TGV faisant le même itinéraire sont bien affichés, mais avec la mention « Non vendu sur ce site ». Les Transdev Nice-Marseille sont également affichés et l’on peut acheter un billet.

Mais sur le fond en effet, difficile de demander à une entreprise (ferroviaire ou non) de mettre en avant ses concurrents. Les comparateurs sont là pour ca.
Si la desserte grandes lignes (et SLO) était un minimum organisée en France, on aurait pu (dû ?) avoir une sorte de « Trainline » étatique.

Pour compléter, on notera la situation normande qui atteint un sommet d’absurdité.

Les TER « classiques » (Proxi/Citi) sont vendus sur le site ter.sncf.com…mais pas les Krono/Krono+ des liaisons radiales (Paris – LH/Cherbourg), disponibles sur sncf-connect.
Et inversement.

Il y a une difficulté, mais guère plus que d’afficher les trains de tous les opérateurs en gare. Ça demande juste d’intégrer au service régulé (payé par tous les opérateurs) une plate-forme de vente multi-opérateurs.

Évidemment la concurrence de cette plate-forme, réduirait considérablement la capacité des opérateurs à extraire le maximum d’argent de leurs clients sur leur propre site. Et la SNCF étant l’opérateur dominant en France, c’est elle qui paierait l’essentiel du service.

Ironiquement un marché libéral suppose un minimum de régulation pour fonctionner. L’offre et la demande, ça ne fonctionne pas quand il est trop difficile pour les demandeurs de consulter les offres.

En fait, le problème n’est-il pas que SNCF Connect est largement dominant parce que c’est celui de l’opérateur largement dominant ? Et la visibilité des opérateurs alternatifs est-elle limitée à cause du seul problème du canal de vente ? Il y a d’autres sujets : la pub, (mais Trenitalia s’y est attaqué), la vente par les agences de voyages, les correspondances entre des trains de plusieurs opérateurs pour un « voyage » de bout en bout (vente, indemnisation en cas de retard / annulation…).
Il serait intéressant de voir comment les Anglais ont traité le problème (pas si mal de mémoire) ; mais chez eux ce sont des franchaises globalement géographiques, chez nous c’est un mélange d’open access et de DSP pour les TER…

Dans un autre registre, pour les circulations entre la France et l’Allemagne, le billet pour le même train est souvent moins chère si on passe par le site de la DB (la SNCF allemande) que par SNCF Connect.

Après j’ai du mal à concevoir qu’il y ait une obligation légale que SNCF vendent des billets de la concurrence. Ou alors il faut obliger qu’une boutique Louis Vuiton vende également des produits de ses concurrents (Chanel, Yves Saint-Laurent, …) ou qu’un concessionnaire automobile Renault propose des voitures Volkswagen …

La gestion d’une plate-forme de vente de billets de trains agrégeant tous les exploitants ferroviaires concernés devrait être une mission de service public attribuée à SNCF réseau.

Ce gestionnaire de réseau, étant en monopole, devrait gérer ce service de manière non discriminatoire au bénéfice de tous les exploitants transportant des voyageurs qu’ils soit en SLO ou en service concédé.
En échange de l’accès au réseau ferroviaire, tous les exploitants ferroviaires auraient l’obligation de déclarer leurs sièges et leurs prix à SNCF réseau, en tant que gestionnaire de plate-forme de vente de billets.

C’est un scénario très en décalage avec les missions aujourd’hui attribuées à SNCF Réseau, et même à sa filiale Gares & Connexions. Il est très peu probable que le législateur aille dans ce sens.

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